
Jean-Bernard Lévy, président du directoire de Vivendi.
INTERVIEW - Jean-Bernard Lévy, le président du directoire de Vivendi,
estime que son groupe a la capacité de «faire beaucoup mieux en Bourse».

Le groupe de médias et de télécoms tient jeudi matin son assemblée générale
des actionnaires.
LE FIGARO. - Vous avez provisionné 550 millions d'euros pour la
class action en cours aux États-Unis. Est-ce suffisant?
Jean-Bernard LÉVY. - Les avocats de nos adversaires ont
lancé des chiffres à la cantonade dès le premier verdict. Vivendi a pris un
mois, s'est entouré de deux cabinets d'experts et a calculé une provision de
550 millions d'euros. C'est une provision, prise par prudence, au cas où nous
serions définitivement condamnés, ce qui je l'espère n'arrivera pas.
Vous venez de perdre votre appel contre la décision d'actionnaires
français de se joindre à la plainte aux États-Unis. Qu'est-ce que cela
change?
Constatant l'absence de jugement sur le fond du litige aux États-Unis, la
Cour d'appel a rejeté la demande faite par Vivendi de voir jugée abusive la
participation de plusieurs actionnaires français à la class action américaine.
Je regrette que la Cour d'appel n'ait pas choisi de se prononcer à ce stade sur
la question de la conformité des class actions américaines à l'ordre public
français. Ce contretemps ne nous empêchera pas de poursuivre nos actions.
Quel message principal avez-vous pour les actionnaires?
Notre objectif est de continuer à défendre les actionnaires actuels du
groupe. N'oublions pas que ce procès bénéficie surtout aux avocats américains
et que ceux qui ont le plus à craindre sont les actionnaires individuels. Les
actionnaires peuvent avoir confiance dans Vivendi. Vivendi est au cœur des
univers de contenus, des plates-formes et des réseaux interactifs, avec des
revenus, des profits et des dividendes réguliers grâce au modèle de
l'abonnement.
Pourquoi le cours de Bourse ne reflète-t-il pas ces bons
résultats?
Notre cours de Bourse est décevant, c'est vrai. Sur deux ans, depuis le
début de la crise, l'action Vivendi a légèrement sous-performé l'indice CAC 40,
mais notre dividende est largement au-dessus de la moyenne de l'indice CAC 40.
Donc, le retour total pour l'actionnaire est légèrement supérieur à la moyenne
de l'indice. Notre souci, c'est que les grands fonds d'investissement mondiaux
ne se portent pas, actuellement, vers un secteur européen des TMT
(technologies, médias et télécoms) pilonné par les régulateurs. Sur les trois
dernières années, les décisions des régulateurs et des États ont fait perdre à
Vivendi 1 milliard d'euros! Cela dit, je ne me satisfais pas de ce cours de
Bourse, Vivendi a la capacité de faire beaucoup mieux au regard de ses actifs
de grande qualité, de ses 5 milliards d'euros d'investissements annuels dans
les réseaux, les plates-formes de services et les contenus, de ses équipes
compétentes et de son potentiel de développement.
Quels sont vos principaux axes de développement?
Dans un univers où les technologies déplacent sans cesse les lignes, nous
devons continuer à investir pour offrir à nos dizaines de millions de clients
le meilleur du numérique. Et puis nous allons renforcer progressivement notre
présence dans les pays émergents, où se trouvent les meilleures opportunités de
croissance même si elles sont rares. À l'exemple de GVT, notre récent
investissement au Brésil, qui a déjà dépassé nos attentes.
Quel bilan tirez-vous du lancement de vos plates-formes Vevo et
Zaoza?
Vevo est une innovation réussie, puisque cette plate-forme de clips musicaux
lancée il y a quatre mois est déjà numéro 1 aux États-Unis avec 35 millions de
visiteurs uniques mensuels et que nous avons obtenu, dès le départ, l'adhésion
de très grands annonceurs. Quant à Zaoza,
notre plate-forme de partage de contenus, le développement en est
suffisamment avancé pour que nous envisagions désormais un lancement en
Allemagne.
Vous avez acheté GVT au Brésil. Allez-vous poursuivre vos rachats
télécoms dans les pays émergents?
GVT est un relais de croissance formidable et un investissement réussi pour
Vivendi, avec une croissance de 45% de l'excédent brut d'exploitation du
premier trimestre 2010. Dans les mois qui viennent, GVT va accélérer, investir
davantage dans son déploiement et bénéficier des contenus de Vivendi. Et le
Brésil est un pays de croissance qui va accueillir la Coupe du monde de
football en 2014, les Jeux olympiques en 2016 et deviendra en 2020 la 5e
économie mondiale. En revanche, au regard du prix payé par l'indien Bharti pour
Zain, je n'ai aucun regret d'avoir laissé tomber. Nous allons poursuivre nos
investissements, continuer à monter en puissance dans les pays du Sud, mais
sans aucune urgence et aucune fébrilité.
La fusion Neuf-SFR donne-t-elle pleinement ses
résultats?
La réussite commerciale de SFR est éclatante, nous sommes passés dans
l'accès Internet de 10-15% de parts de marché avant la fusion à 30-35%.
D'ailleurs, l'intégration n'est pas encore totalement achevée, il y a encore
des synergies à dégager, par exemple sur les systèmes d'information. Cette
fusion, avec les succès commerciaux induits, est notre meilleure réponse à
l'arrivée possible d'un 4e opérateur mobile.
Vodafone semblerait prêt à vendre ses 44% de SFR…
Je n'ai pas noté de changement chez Vodafone. Mais si tel est le cas,
Vivendi est intéressé. Notre objectif à terme est d'obtenir 100% de nos
filiales françaises, si nous pouvons le faire à un prix raisonnable.
Contrairement à TF1 et à M6, Lagardère n'a pas négocié de prix
plancher pour le rachat de ses 20% dans Canal +, dont vous contrôlez 80%.
Jusqu'où irez-vous?
Si les conditions sont réunies, nous pourrions racheter
la participation de Lagardère dans Canal + France. Mais le prix qui sera
négocié doit prendre en compte la décote due à cette participation minoritaire.
Cette évolution est donc aléatoire, et, du côté de Vivendi elle n'est pas
prioritaire.
Quelle est votre marge de manœuvre financière pour réaliser tous vos
projets sans dégrader votre notation?
Fin 2009, GE et Vivendi ont signé un accord qui, sous réserve de
l'acceptation par les autorités américaines du transfert à Comcast du contrôle
de NBCU, nous permettra de céder les 20% que nous détenons dans NBCU. Nous
aurons quoi qu'il advienne un premier versement en septembre de 2 milliards de
dollars. Par ailleurs, le maintien de notre notation BBB est une priorité
permanente.
Que vous inspirent les déboires de la major musicale
EMI?
Le marché de la musique reste difficile, mais chaque année Universal Music
gagne de l'argent avec une marge opérationnelle à deux chiffres. Déjà,
Universal tire 25% de ses revenus du numérique. Enfin, pour évoquer EMI, je
suis triste de voir une entreprise rentable au plan opérationnel souffrir de la
structure mise en place lors de son rachat par un fonds d'investissement et
être ainsi menacée par le poids de sa dette. Indirectement, nous en profitons
puisque des artistes venus d'EMI préfèrent contracter avec nous, à l'instar des
Rolling Stones récemment.